Sabotage, drones, missiles : "La présence de la flotte fantôme russe augmente en mer du Nord et peut poser une menace réelle", avertit l'amiral Botman
À lire aussi
"Si Anvers est bloqué, c'est toute l'Europe qui est paralysée" : les révélations inquiétantes du chef de la Marine sur la menace russe dans nos eaux
Autant d'investissements alors que la mer du Nord redevient un espace de rivalités stratégiques, sur fond de guerre en Ukraine, de tensions avec la Russie et de recomposition géopolitique jusqu'à l'Arctique.
Il y a quelques jours, au large de La Réunion, la Marine française arraisonnait le DF Peak, un pétrolier soupçonné d'appartenir à la flotte fantôme russe. L'épisode semble lointain. Il ne l'est pas : en mars, la Défense belge abordait l'Ethera en mer du Nord, sous le même soupçon. "Il s'agit d'indices sérieux de tromperie et de contournement des sanctions", déclarait le ministre de la Défense, Theo Francken. L'enquête du parquet est toujours en cours.
À lire aussi
Arm - L'amiral de division Tanguy Botman devient le nouveau commandant de la Marine
"La Belgique est un pays maritime. Le Premier ministre l'a également affirmé. Les gens doivent prendre conscience de cette réalité", souligne l'amiral Tanguy Botman, chef de la Marine belge. Les chiffres donnent le vertige : le terminal gazier de Zeebruges représente à lui seul 25 % du gaz européen. 80 % des matériaux de l'OTAN transitent par voie maritime.
Et dans le classement des 15 premiers ports mondiaux de conteneurs, seuls Rotterdam et Anvers ne sont pas asiatiques. "Si c'est bloqué, le prix des bananes est multiplié par dix. Même en Wallonie, le port de Liège vit de ces flux maritimes." Au large de nos côtes, d'importantes routes maritimes, des câbles sous-marins et des liaisons énergétiques traversent la partie belge de la mer du Nord, tandis que les parcs éoliens offshore pèsent de plus en plus dans notre approvisionnement énergétique.
À lire aussi
"Les gens qui sont devant leur PlayStation nous intéressent" : la marine belge recrute des pilotes de drones pour ses nouvelles opérations
1000 navires dans l'ombre
C'est dans ce contexte que la menace dite de la "flotte fantôme" prend tout son sens. L'amiral est direct : le niveau reste "élevé".
"Ce sont des navires civils destinés principalement à contourner les sanctions économiques contre la Russie. Ils ont un pavillon de complaisance et transportent du fuel ou du gaz de manière détournée." Ces bâtiments ne sont pas des petites embarcations discrètes. "On parle de pétroliers ou de gaziers de 200 à 250 mètres de long, de vrais gros navires marchands", indique l'Amiral. Leur point commun : ils sont vieux, bon marché, peu contrôlés. Et potentiellement dangereux à plusieurs titres.
Dangereux pour l'environnement, d'abord. "Si un de ces navires coule avec sa cargaison de pétrole, comme en Chine il y a quelques mois", explique le capitaine Kurt De Winter, directeur du Maritime Operations Centre (MOC) à Zeebrugge. Dangereux, ensuite, pour les infrastructures sous-marines. On se souvient des câbles sectionnés en mer Baltique, des navires suspects traînant leur ancre sur les fonds pour cisailler pipelines et câbles de communication. "C'est quelque chose qui peut très bien se passer en mer du Nord", confirme l'amiral sans détour.
À lire aussi
Que se passe-t-il en mer du Nord ? 27 navires russes ont déjà été détectés cette année au large de nos côtes
Et dangereux, enfin, pour des raisons moins avouables. "Pas ouvertement, mais armés dans des conteneurs dont on ne sait pas vraiment ce qu'ils contiennent." Certains de ces navires auraient été repérés équipés de drones, voire de missiles. La flotte fantôme compterait aujourd'hui environ 1 000 navires au total, dont plus de 700 figurent sur la liste des sanctions européennes.
À lire aussi
"Comme une tondeuse automatique" : face aux menaces, la Marine belge prépare des drones autonomes pour surveiller nos infrastructures en mer du Nord
Un immense couloir stratégique
La menace ne se limite pas aux eaux territoriales belges. Le capitaine Kurt De Winter place la mer du Nord dans sa dimension réelle. "Ce n'est pas juste devant nos côtes. C'est un immense couloir stratégique", soit 540 000 kilomètres carrés, de la Belgique jusqu'au nord de la Norvège, puis l'Atlantique Nord. L'Arctique, longtemps relégué au second plan, redevient un enjeu central.
Le dégel progressif ouvre de nouvelles routes commerciales, réduisant de plusieurs jours la navigation entre la Chine et l'Europe. Les infrastructures pétrolières norvégiennes, elles, sont dans le viseur de la guerre hybride. "On s'est rendu compte qu'il y a des sabotages, des menaces réelles contre ces installations."
Pendant la Guerre froide, la Marine belge patrouillait dans le Grand Nord. "On y va beaucoup moins qu'avant", reconnaît Tanguy Botman, mais la tendance s'inverse, OTAN oblige. Il y a quelques mois, l'amiral jugeait la Belgique "pas encore tout à fait prête".
Aujourd'hui : "Il y a de la concrétisation. Il reste du chemin à faire, mais on va dans la bonne direction." Un navire anti-mines sur six est arrivé, le deuxième est attendu cette année, le troisième l'an prochain.Reste le souci majeur des frégates : promises pour 2027, elles sont reportées à 2033. Face aux retards et à une facture qui a explosé, le gouvernement explore d'autres options à l'étranger.
À lire aussi
A quelles conditions les Russes pourraient-ils mettre fin à la guerre en Ukraine? Un document fuite, "Donald Trump ne semble pas comprendre une chose"
En mer du Nord, pour l'instant, la dissuasion semble fonctionner mais les moyens risquent de faire défaut. "Il n'y a pas encore eu de tentative réussie de sabotage."
Des navires russes ont patrouillé à la limite des eaux belges, ils ont été suivis, identifiés, renvoyés. Les chiffres le confirment : rien qu'en 2026, la Défense indique que 73 navires militaires russes et 22 navires de recherche ont été recensés au large des côtes belges contre 85 au total en 2021 alors que l'année n'est pas terminée.
Tous sont restés en dehors des eaux territoriales, mais leur présence illustre la nécessité d'une surveillance permanente, et les besoins en connaissance de la situation maritime ne cessent de croître.
À lire aussi
Kit de survie, provisions, argent...: voici comment se préparer à la guerre!
"Il y a aussi le risque d'armes : des drones qui pourraient voler depuis nos côtes, des missiles. Et puis le cyber, le sabotage, poursuit le chef de la Marine. On a vu des navires marchands douteux faire du sabotage en Baltique – arrêtés par les Finlandais pendant les vacances de Noël pour dégradation du fond marin. Ils coupent les câbles sous-marins ou les pipelines en traînant leur ancre."
À lire aussi
"Il faut parler la langue que la Russie comprend" : l'OTAN doit-elle passer à l'offensive ?
La Baltique devient peu à peu une zone où certains comportements sont plus agressifs, où les câbles sous-marins en mer du Nord peuvent devenir des cibles.
"C'est quelque chose qui peut très bien se passer en mer du Nord. On reste vigilant, on se prépare à ce genre de scénario. Pour le moment, on la défend bien : il n'y a pas encore eu de tentative réussie de sabotage. Il y en a certainement eu – des navires russes ont patrouillé à la limite de nos eaux – mais du fait qu'ils étaient suivis rapidement et qu'on a clairement montré qu'on n'acceptait pas ce comportement, il y a eu dissuasion."