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"Quand cet homme, en qui tout le peuple croyait, a été assassiné, je me suis dit : voici venu le temps des chiens"

Général

Ce point de bascule personnel, c'est l'assassinat de Mohamed Boudiaf en juin 1992. Six mois plus tôt, cette figure majeure de l'indépendance de l'Algérie était rappelée d'exil et portée à la tête de l'État. Le pays était alors en pleine déroute politique après que la victoire électorale des islamistes du Front islamique du salut (Fis) leur eut été confisquée. Prémices du basculement dans une longue et horrible guerre civile.

"Un diagnostic fou"

Confrontés au succès surprise des islamistes, "les militaires (appui des autorités politiques, NdlR) ont pris peur, ils ont cherché un héros et leur choix s'est porté sur Mohamed Boudiaf. Il a déjà plus de 70 ans et dit qu'il va voir ce qu'il peut faire pour sauver l'Algérie. Il arrive, prononce trois discours, et refait l'unité le peuple derrière lui en faisant un diagnostic fou : il dit aux Algériens, votre malheur c'est votre armée, ce sont les généraux. Trois jours après, ils l'ont assassiné. Tout un peuple a cru en lui, un peu comme de Gaulle quand il lance son Appel du 18 juin", nous raconte Boualem Sansal, rencontré au début de l'été à l'occasion de la sortie de son dernier ouvrage, La Légende (Grasset).

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Pour l'écrivain qui n'est alors encore qu'un fonctionnaire de l'État, Mohamed Boudiaf était l'homme qui pouvait sortir le pays de la crise et éviter le chaos à venir. Il était ce "héros" qui avait cofondé le Front de libération nationale (FLN) pour mener la lutte armée et obtenir l'indépendance du pays. Son assassinat sonne pour lui comme le reniement de la promesse d'une unité retrouvée, la mort d'un espoir démocratique. "Je me suis dit : c'est fini. Le temps des héros, au sens chevaleresque du terme, le temps des hommes d'honneur, tout ça, c'est fini. Voici venu le temps des chiens".

Un militantisme "très engagé"

C'est le détonateur d'une conscientisation politique et d'une mise en mouvement personnelle. "J'ai commencé à militer. Je ne savais pas comment faire. J'ai rejoint des petits groupes, par-ci par-là", se rappelle-t-il, avant que l'écriture et la littérature ne deviennent peu à peu ses outils pour expliquer le monde. Son militantisme est devenu ensuite "très engagé" mais "en restant seulement écrivain", souligne-t-il. "Je n'ai pas voulu rentrer dans des partis parce que tous les partis étaient infiltrés. On ne savait pas trop par qui, un clan du pouvoir ou un autre", évoque Boualem Sansal, qui en a tiré une ligne de conduite personnelle : "ne faire confiance qu'à (lui)–même".

"Ma construction d'homme est venue avec la guerre civile. À ce moment, tout s'effondre. Ma vie était vide. Je n'avais rien. Une vie de famille très élémentaire. La révolution, l'indépendance, et jusqu'à la fin des années 80, la guerre civile, c'était du vide. J'ai commencé à me construire là-dessus en interrogeant un monde que je ne connaissais pas. Au départ, c'était une démarche scientifique. On se rend compte que c'est très compliqué", se souvient Boualem Sansal. Il cherche alors les "instruments" adéquats. Et d'énumérer les mathématiques, la physique, que ne suffisent pas, tout comme les études d'économie et de gestion. "Il faut aller chercher comment fonctionnent les peuples, qu'est-ce qui les travaille, donc la sociologie, l'anthropologie… Et on se rend compte que tout ça n'explique que des bouts. Ça n'explique pas la beauté vue sous cet angle-là", explique l'écrivain.

Il cherche une manière d'intégrer tout cela. "La politique ? Mais la politique, c'est très élémentaire, c'est une image, une illusion. La religion ? Si c'est la religion, il faut étudier toutes les religions, l'être humain face à la question de Dieu et de la divinité". Pendant des années, il étudie cela "de manière très poussée". Puis il rejoint un groupe d'intellectuels "de haut niveau" qui cherche à expliquer ce qui se passe en Algérie, dans le monde, l'islamisme, les civilisations, l'avènement d'un nouveau monde… "J'y ai beaucoup appris. J'ai ensuite trouvé d'autres portes, comme la psychologie. Et finalement, la littérature. Mon premier roman, Le serment des barbares, c'était une tentative d'agréger tous ces savoirs". L'aventure de l'écriture ne faisait que commencer.

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