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"Nous ne sommes plus l'espèce la plus intelligente" : dans le grand entretien, le Dr Laurent Alexandre alerte sur le choc de l'IA

Technologie

Chroniqueur, essayiste, conférencier très suivi sur YouTube et X, il aime annoncer le futur : vivre 150 ans, des études devenues inutiles, une IA qui bouleverse tout. Ses prises de position, notamment sur la génétique et le climat, suscitent autant d'adhésion que de critiques. À l'heure où l'IA avance plus vite que certaines institutions, nous l'avons rencontré chez lui à Ixelles.

Chirurgien, haut fonctionnaire, entrepreneur : qu'est-ce qui guide votre parcours ?

"La curiosité intellectuelle et l'amour d'apprendre. Je voulais étudier la médecine, l'économie, le droit, la géopolitique, parce qu'il faut toutes ces clés pour comprendre l'évolution du monde. J'ai opéré jusqu'en 2007 tout en créant des entreprises, dans l'innovation, l'informatique et l'IA. Doctissimo, que j'ai vendu il y a vingt ans, comptait deux millions de visiteurs par jour. Aujourd'hui, comme tous les sites web, il est écrabouillé par l'IA : les gens ne cherchent plus une information générale, mais une réponse à leur propre dossier médical."

Vous parlez de l'IA comme de la "la plus grande" révolution de l'humanité. Pourquoi ?

"Parce que nous ne sommes plus l'espèce la plus intelligente de la Terre, mais la deuxième, derrière l'IA. C'est une rupture civilisationnelle qu'on n'a pas anticipée. Quand ChatGPT a résolu plusieurs centaines de problèmes de mathématiques, le 6 octobre, les plus grands mathématiciens ont fait une crise de nerfs. L'un d'eux, médaillé Fields, a déclaré avoir tellement pleuré qu'il avait réveillé sa fille. Les gens n'étaient pas préparés."

Vous visez d'abord l'université, pour quelles raisons ?

"Ma plus grande surprise, c'est mon débat à la RTBF avec Marius Gilbert, où l'on m'a expliqué, côté ULB, qu'il n'y avait pas besoin de s'occuper d'IA. Le monde de l'éducation est, avec la politique, le plus en retard. Sa gouvernance est celle de 1950 : il met des années à changer un programme, alors qu'à l'ère de l'IA, il faut décider chaque semaine. Les facultés de droit ou de médecine n'ont pas adapté leurs cursus. Je trouve ça lamentable."

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Vous dites qu'il faut "remplacer des personnes comme Marius Gilbert", vice-recteur à la recherche à l'ULB, mais par qui et pour quelles raisons ?

"Par des gens qui comprennent les nouvelles technologies, et qui sont courageux, capables de sortir de leur zone de confort. On ne peut pas laisser à des postes de responsabilité des gens à la ramasse, en complet décalage avec le monde dans lequel nous entrons. Ce sont des hommes du passé, qui préfèrent leurs petites routines à la préparation de nos enfants. Si l'université ne se ressaisit pas très vite, elle enverra nos enfants au casse-pipe : jobs minables, revenu universel, marginalisation."

Vous décrivez une course que personne ne peut arrêter, avec très peu d'argent pour le contrôle. N'êtes-vous pas en train de dire que nous avançons sans garde-fous ? Et n'y a-t-il pas, dans votre discours, un côté fataliste qui arrange ceux qui développent l'IA ?

"Les gens espéraient pouvoir ralentir. ChatGPT et Claude s'étaient mis d'accord pour le faire, mais Donald Trump a interdit tout ralentissement : pour lui, ceux qui freinent sont des traîtres vendus à la Chine. Il est donc peu probable que la course à la super-intelligence s'arrête. Et oui, le contrôle est le parent pauvre : on dépense trois milliards de dollars par jour pour créer la super-intelligence, et très peu pour l'alignement, c'est-à-dire pour s'assurer qu'elle reste compatible avec nous. Que fera une intelligence des millions de fois supérieure à nous ? Personne ne le sait. Mais je ne dis pas qu'il faut subir. Le problème n'est pas de savoir s'il faut plus ou moins d'IA, elle progresse seule. Le problème, c'est d'adapter nos institutions, et c'est là qu'on a un vrai pouvoir d'action."

Votre livre invite à ne plus faire d'études. Est-ce une provocation ?

"Non, c'est du premier degré, tant que l'université ne s'est pas adaptée. Si vous êtes pris à Cambridge ou au MIT, allez-y. Dans une université banale, réfléchissez bien : la plupart de ce qu'on enseigne ne servira à rien dans le monde que l'IA et la robotique vont produire. Aux jeunes courageux, je conseille de monter leur start-up : on entre dans l'âge d'or des entrepreneurs."

Et nos responsables politiques ?

"Comme partout, extraordinairement en retard. La classe politique est technophobe, avec peu d'ingénieurs, contrairement à la Chine. Le problème n'est pas de pousser l'IA : elle se développe toute seule. Le problème, c'est d'adapter les institutions au choc, et la première qui coince, c'est l'éducation. Bill Gates le dit : aucune institution n'est prête. Et selon Demis Hassabis, le choc sera dix fois plus important que la révolution industrielle, mais en dix fois moins de temps. Il va y avoir beaucoup de casse."

Face à l'essor de l'IA, les jeunes ne risquent-ils pas de perdre le goût de l'effort ?

"C'est déjà en cours : de plus en plus de gamins font faire intégralement leurs devoirs par ChatGPT. Il y a un vrai risque d'atrophie cognitive. L'école doit redonner le goût de l'effort, or elle ne le donne plus, parce qu'elle est laxiste depuis des années. En France, c'est pire qu'en Belgique : on donne le bac à tout le monde et on laisse entrer à l'université des jeunes qui ne sont pas prêts, en espérant que la fac les rendra intelligents. Ce n'est pas ce qui se passe."

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