Le capitaine quitte le navire. Au pire moment possible.
Alors que les rumeurs couraient depuis des mois, Christine Lagarde a officialisé hier son départ anticipé de la présidence de la BCE. Son mandat devait prendre fin en octobre 2027, elle quittera finalement ses fonctions le 7 février prochain.
Si l’annonce a le mérite de clarifier la situation, cette décision fragilise l’institution. Christine Lagarde quitte son poste prématurément alors que l’économie européenne traverse une période de turbulences, qui pourrait encore s’intensifier compte tenu du stress sur la dette française.
Ce départ pose aussi une vraie question sur l’indépendance de la banque centrale, alors que celui-ci permet à Emmanuel Macron, et non à son successeur, de participer au choix de l’un des postes les plus importants à l’échelle européenne.
Le boomerang de Bloomberg
En février dernier, le Financial Times évoquait pour la première fois l’hypothèse d’un départ anticipé de Christine Lagarde, pour prendre la présidence du Forum économique mondial. Et depuis, le sujet revenait avec insistance.
Une hypothèse que Christine Lagarde avait balayée en avril, lors d’une interview à Bloomberg. "Lorsque de gros nuages apparaissent à l’horizon, le capitaine ne quitte pas le navire, et ce capitaine-ci ne quittera pas le navire, car je vois des nuages."
Des propos prononcés quelques semaines après le déclenchement de la guerre en Iran. Mais six mois plus tard, cette déclaration revient en boomerang à la présidente de la BCE. Le conflit en Iran s’est prolongé bien au-delà de ce que tout le monde anticipait au printemps, amplifiant le choc sur l’économie de la zone euro.
Bangkok, le 14 octobre 2026
Et depuis quelques semaines, une tension est apparue sur la dette française, alimentant les craintes d’une contagion et les spéculations sur une possible intervention de la banque centrale. "C’est sans doute l’un des moments les plus étranges pour quitter la direction de l’une des plus grandes banques centrales au monde", résumait hier la journaliste de Bloomberg Annmarie Hordern.
La BCE est donc plus que jamais dans la tempête, et aurait besoin d’un capitaine qui tient la barre, avec suffisamment de capital politique pour pouvoir assumer des décisions, plutôt que d’une période de flottement.
Désormais, les gouvernements de la zone euro vont devoir négocier un package pour le remplacement de Christine Lagarde et de deux de ses collègues. En effet, le mandat du chef économiste Philip Lane prend fin en mai 2027. L’Allemande Isabel Schnabel devait quant à elle être en poste jusqu’en décembre 2027, mais a annoncé le mois dernier qu’elle quittera ses fonctions le 3 janvier prochain.
Mi-septembre, le Financial Times indiquait que les gouvernements de la zone euro devraient parvenir à un accord global d’ici à la fin de l’année pour ces trois postes.
Les deux favoris pour succéder à Christine Lagarde sont deux anciens de la maison : le Néerlandais Klaas Knot, ancien gouverneur de la banque centrale des Pays-Bas, et l'Espagnol Pablo Hernández de Cos, gouverneur de la Banque d’Espagne de 2018 à 2024.
L’indépendance va dans les deux sens
Le départ anticipé de Christine Lagarde pose aussi un sujet démocratique.
"Je veux avoir la liberté d'expression, la liberté de m'engager sur des sujets qui ne relèvent pas de la politique monétaire", indiquait hier Christine Lagarde en conférence de presse. En juillet, elle indiquait déjà aux Echos vouloir "porter une voix française et européenne" dans la campagne présidentielle de 2027. Elle prévoit d’ailleurs de publier ses mémoires en janvier, juste avant son départ de la BCE (7 février).
Berlin, le 10 septembre 2026
Mais ce départ soulève surtout des interrogations quant à la politisation de la BCE. "S’agit-il de partir avant la tenue des élections, au cas où un candidat aux conceptions divergentes sur la personne devant diriger la BCE viendrait à l’emporter ?", résumait hier Jonathan Ferro sur Bloomberg TV. "Nous poserions la question de manière assez insistante s’il s’agissait de la Réserve fédérale."
Conséquence de ce calendrier : c'est désormais Emmanuel Macron, et non son successeur, qui participera à la désignation du prochain président de la BCE. Un choix qui interviendra donc avant l'élection présidentielle française de 2027.
Christine Lagarde avait publiquement soutenu Jerome Powell l’an dernier, lorsque Donald Trump menaçait de le licencier. Les banquiers centraux défendaient alors à l’unisson l’indépendance de la Fed.
Mais l'indépendance doit fonctionner dans les deux sens. Si les responsables politiques ne doivent pas interférer dans les décisions des banques centrales, les banquiers centraux doivent également veiller à ne pas donner l'impression qu'ils cherchent à peser sur le calendrier politique de leur succession.
Même si la volonté de Christine Lagarde de s'engager dans le débat public est sincère, les circonstances de son départ risquent d'alimenter les soupçons de politisation de la BCE. Or, ces soupçons peuvent suffire à fragiliser la crédibilité de l’institution.