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Lâché du dos d'un 747 avec deux hommes à bord et sans moteur, ce vaisseau de 37 m n'avait droit qu'à un seul essai pour se poser

Science

Un planeur de 68 tonnes, sans moteur, sans deuxième chance, lâché en plein ciel au-dessus du désert californien. Ce jour-là, deux pilotes de la NASA n’ont eu que cinq minutes pour poser Enterprise, la toute première navette spatiale, jamais testée en conditions réelles de vol libre.

Un divorce programmé par boulons explosifs à 7000 mètres d’altitude

Rembobinons un peu l’histoire. Avant de sillonner l’espace, les navettes américaines devaient d’abord prouver qu’elles savaient revenir sur Terre sans encombre. Et pour ça, il fallait les tester en vol plané, accrochées puis détachées d’un avion porteur. C’est le programme des essais d’approche et d’atterrissage, connu sous l’acronyme ALT, qui a rempli cette mission en 1977.

Le véhicule choisi pour transporter la navette Enterprise n’était autre qu’un Boeing 747 modifié, le fameux N905NA. Cet avion, racheté d’occasion à American Airlines, a été transformé en véritable taxi spatial, capable de porter un orbiteur sur son dos comme on porterait un sac à dos un peu encombrant.

Huit vols captifs ont d’abord permis de vérifier que l’ensemble tenait la route, navette toujours fixée au porteur. Puis est venu le moment décisif. À environ 7000 mètres d’altitude, des boulons explosifs ont séparé Enterprise de son 747, un peu comme on détache brutalement deux wagons de train en plein mouvement. Ce divorce aérien, millimétré à la seconde près, marquait le début du premier vol libre d’une navette spatiale.

Pas de retour en arrière possible une fois la séparation enclenchée. Enterprise devenait, en quelques fractions de seconde, un planeur livré à lui-même, sans moteur, sans deuxième tentative envisageable.

Cinq minutes de vol sans aucun moteur pour rejoindre Edwards

Lors de ce premier vol libre, Enterprise s’est détachée du 747 par boulons explosifs, puis a plané un peu plus de cinq minutes jusqu’à la base d’Edwards, en Californie. Cinq minutes, c’est à peine le temps d’écouter une chanson à la radio, sauf qu’ici, chaque seconde comptait pour ramener un engin de plusieurs dizaines de tonnes jusqu’au sol sans encombre.

Contrairement à un avion classique, une navette spatiale ne dispose d’aucun moteur pour remonter, ralentir ou corriger une trajectoire en catastrophe. Une fois lâchée, elle descend, point final. Toute la difficulté consistait donc à gérer un vol plané unique, sans possibilité de remettre les gaz en cas de mauvaise approche.

La base d’Edwards, avec son immense lac asséché offrant une piste naturelle particulièrement large, avait été choisie pour maximiser les chances de réussite. Un peu comme si l’on visait une cible gigantesque pour compenser l’absence totale de marge d’erreur technique.

Au total, cinq vols avec largage ont eu lieu durant cette campagne d’essais de 1977. Chacun affinait un peu plus la compréhension du comportement aérodynamique de cette navette, bien différente d’un planeur traditionnel de par sa masse et sa forme.

Haise et Fullerton, pilotes d’un planeur de 68 tonnes jamais testé en conditions réelles

Aux commandes de cet essai historique se trouvaient Fred Haise et Gordon Fullerton, deux pilotes d’essai chevronnés de la NASA. Mais piloter Enterprise n’avait rien d’une mission de routine, même pour des astronautes expérimentés.

Imaginez un planeur de 68 tonnes, sans moteur, conçu pour revenir de l’espace et non pour effectuer un simple vol d’essai local. Ses qualités de vol en atmosphère dense n’avaient jamais été validées en conditions réelles avant ce jour précis. Haise et Fullerton naviguaient donc littéralement en terrain inconnu, chaque correction de trajectoire reposant sur leur seule expertise et sur les simulations préalables.

La réussite de cette manoeuvre a ouvert la voie à l’ensemble du programme navette, qui allait transformer l’exploration spatiale pendant plus de trois décennies. Sans ces essais d’approche et d’atterrissage, impossible de certifier qu’un tel véhicule pouvait revenir se poser sans incident.

Les deux avions porteurs utilisés par la NASA, le N905NA et son compagnon le N911NA racheté à Japan Airlines, ont ensuite cumulé soixante-seize missions de convoyage entre 1979 et 2009, transportant tour à tour Columbia, Challenger, Discovery, Atlantis et Endeavour à travers le pays.

Ce premier vol libre d’Enterprise, en 1977, reste pourtant une étape à part. C’est le moment où la théorie a cédé la place à la réalité physique, où des ingénieurs ont dû faire confiance à deux pilotes pour valider, en seulement cinq minutes, des années de calculs et de modélisations.

Aujourd’hui, l’histoire de cette navette continue de s’écrire autrement. Après avoir survolé la Statue de la Liberté en 2012 pour rejoindre le musée Intrepid de New York, Enterprise est devenue une pièce muséale incontournable, célébrée pour ses 50 ans en 2026. Et pendant que les projecteurs se tournent vers elle, un autre dossier agite la NASA et le Smithsonian : le transfert éventuel de Discovery vers le Texas, un chantier estimé entre 120 et 150 millions de dollars, qui soulève autant de questions logistiques que patrimoniales. Comme quoi, même à la retraite, les navettes spatiales ne cessent jamais vraiment de faire parler d’elles.

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