In Mara Taquin We Trust : 'Ce que je revendique, c’est la base'
Née en 1997, Mara Taquin grandit à Bruxelles. "J’ai évolué dans un milieu militant et engagé. Ma maman est criminologue et active dans la défense des droits des personnes détenues. Mon père est issu du monde du cirque et il se décrit comme sculpteur sonore."
Nourrie de débats et de pensée critique, elle peine cependant à trouver sa place dans le cadre classique de l’école. "Je ne comprenais pas le sens de la manière dont on nous apprenait les choses. J’ai d’ailleurs réalisé mon travail de fin de rhéto à partir de la question : ‘Le système éducatif traditionnel belge permet-il un réel épanouissement des élèves et des professeurs ?’ J’avais l’impression d’être davantage aliénée que d’apprendre à penser par moi-même." Si en classe, le quotidien n’est pas toujours simple, elle trouve beaucoup de sens dans les liens qu’elle tisse avec les autres. En quête d’un autre rapport à l’apprentissage, elle s’inscrit en option théâtre. "Ce que j’adorais dans ces cours, c’était le fait d’être en collectif, de pouvoir bouger. Ce n’était pas spécialement le théâtre pour le théâtre."
Et puis un jour, alors que rien ne la destine a priori à devenir actrice, elle est repérée à l’âge de 17 ans par la réalisatrice Camille Mol lors d’un "casting sauvage" devant son école. "Elle m’a proposé de passer un casting pour son court-métrage de fin d’études à l’IAD." Cette première expérience de tournage se révèle une véritable découverte. "Je me suis retrouvée entourée de gens un peu plus âgés que moi, qui savaient pourquoi ils et elles étaient là, qui voulaient créer. Voir ces jeunes en émulation, ça m’a chamboulée."
Un chamboulement qui ne s’arrête pas là. Tout en terminant sa scolarité et en travaillant dans l’horeca, elle multiplie les tournages. "Je ne faisais aucun plan de carrière, j’ai pris les choses comme elles venaient. Je pense que ce sont vraiment mes parents qui m’ont appris à faire confiance à ce qui se met sur mon chemin."
Avec le film La Ruche, premier long-métrage où elle incarne l’un des rôles principaux, une nouvelle étape est franchie. Les propositions s’enchaînent ensuite. Elle souligne néanmoins les inégalités de ce secteur : "Aujourd’hui, cela fait onze ans que je fais ce métier, j’ai tourné une quarantaine de films, mais il y a encore des choses auxquelles je n’ai pas accès parce que je ne fais pas partie du milieu depuis que je suis née. Je n’ai rien contre les ‘nepo babies’, mais la différence de traitement reste parfois confrontante et il peut y avoir une forme de violence qui s’en dégage. C’est dur de ne pas se comparer dans ce milieu, mais du coup, on se compare à des situations qui ne le sont pas."
Mara Taquin décrit le cinéma comme une microsociété "où les défauts de notre société sont mis en exergue". "Dès qu’il y a un rapport de domination et de pouvoir, il y a de l’ego. Et dans le milieu du cinéma comme ailleurs, c’est souvent porté par des hommes privilégiés." Elle pointe notamment les enjeux financiers comme un frein à la mise en place d’une véritable politique du soin et de la protection. "Sur un tournage, les personnes à des postes importants ne sont pas remplaçables, comme les réalisateurs ou les acteurs principaux. Si on annule le film parce qu’il y a eu une agression sexuelle à la moitié du tournage, les assurances ne vont pas rembourser, ce qui ne protège pas les femmes [la question des clauses concernant les violences sexistes et sexuelles est en plein chantier, NDLR]. J’ai entendu tellement d’histoires."
L’actrice évoque également le sexisme ordinaire, encore largement banalisé dans le milieu. "On ne s’adresse pas de la même façon à un homme qu’à une femme. En tant qu’actrice, on te dit : ‘Mon cœur, mon chouchou, va te mettre là’, alors qu’à un acteur, ce n’est pas le cas." Elle observe : "Je vois des femmes tellement badass qui travaillent dans ce métier et qui prennent sur elles pour monter les échelons et, un jour, pouvoir changer le rapport de force."
Les médias ne sont pas non plus exempts de comportements sexistes : "Il n’y a pas longtemps, je faisais une interview avec un journaliste qui m’a lâché : ‘Un collègue a dit que vous aviez une très belle poitrine dans le film.’ J’étais bouche bée. Mais j’ai senti que ça montait et je lui ai dit que ces propos m’avaient mise très mal à l’aise. Je suis certaine qu’il ne se serait jamais permis de commenter le pénis d’un acteur, ça paraitrait dingue d’ailleurs !" Elle continue : "Ces violences sont souvent tellement normalisées qu’on finit par ne plus les entendre. Et parfois, on se les prend de plein fouet. On se rappelle alors qu’on est loin, très loin du compte."
Grâce notamment aux mouvements #MeTooCinema, des avancées sont perceptibles. Le collectif Elles font des films dénonce depuis longtemps les violences sexistes et sexuelles dans le secteur audiovisuel. Le collectif a par ailleurs publié, en collaboration avec Paye ton tournage, le guide Prévenir et agir contre les violences sexistes et sexuelles dans le secteur audiovisuel.
"Désormais, il y a des journées de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles avant chaque tournage, auxquelles toute l’équipe doit participer. Il y a aussi des référents harcèlement sur les tournages." L’actrice souligne que le secteur est en pleine mutation. "La parole se libère, même si elle reste encore trop peu entendue." Ce qui est positif, selon elle, c’est que les femmes se sentent moins seules et peuvent mieux s’organiser. "Mais les personnes qui font bouger les choses sont aussi celles qui galèrent le plus à faire financer leurs films. Les personnes les plus installées dans le cinéma font partie d’un monde qui est le leur et peuvent avoir du mal à comprendre ce qui est en train d’évoluer."
Mara Taquin souligne le fait que ce qui rend le sexisme ordinaire particulièrement pernicieux, c’est aussi le doute qu’il installe. "Tu te demandes : est-ce que c’est moi qui suis folle, qui interprète ? On se remet en question. Alors que souvent, les hommes, eux, n’ont aucun problème à te faire des réflexions." Mais encore une fois, les choses évoluent… "Il existe par exemple des cartes ‘T’es relou·e’que l’on pose sur les postes de travail, du coup, ça fait partie de l’imaginaire du plateau. Je vois aussi de plus en plus d’hommes qui ne laissent plus passer certains propos. Et c’est chouette, parce que ce n’est plus la seule responsabilité des femmes."
Dans le milieu, Mara Taquin explique être parfois étiquetée comme "la féministe". "Alors que je considère que ce que je mets en place, c’est le strict minimum. Je demande simplement qu’on me parle bien. Ça ne me dérange pas du tout qu’on me perçoive comme féministe, au contraire. Mais je trouve ça lunaire que revendiquer une égalité de traitement soit classé dans quelque chose de politique alors que c’est la base. Ça m’énerve un peu, parfois, qu’on doive encore souligner ce côté ‘engagé’."
L’un des aspects positifs du fait d’affirmer ses convictions est, selon elle, de pouvoir choisir de travailler avec des équipes bienveillantes. "Je me permets aussi de me dire que, si je ne le sens pas, je n’y vais pas. Sur ma route, il y a eu pas mal de femmes parce que leurs projets faisaient sens. Les hommes que je considère comme des gens bien se remettent en question, ils avancent avec nous. Quant à ceux qui m’ont fait du mal, je ne leur parle plus."
L’encadrement des scènes d’intimité constitue une autre avancée majeure. "Quand j’ai commencé, il n’y avait rien. Il était indiqué ‘scène de sexe’, mais ça pouvait vouloir dire mille et une choses. Souvent, les limites n’étaient pas claires du côté des réalisateur·rices. Ils laissaient tourner pour voir ce qu’il se passait. Aujourd’hui, il y a des exigences précises grâce aux coordinateurs et coordinatrices d’intimité."
Elle revient notamment sur une expérience vécue à 18 ans. " J’avais dit que je ne voulais pas embrasser avec la langue et que je ne voulais pas qu’on voie mes seins. Et le réalisateur a demandé à l’acteur, sans que je sois au courant, de me retirer le soutien-gorge pendant la scène. J’étais jeune et j’étais face à une équipe composée d’hommes. Je n’avais pas du tout l’assurance que j’ai aujourd’hui pour dire non. Il y a plusieurs situations où j’ai dépassé mes limites. C’est vraiment important que désormais les choses soient beaucoup plus cadrées et respectueuses."
Mara Taquin traduit également ses convictions féministes dans le choix des récits auxquels elle prend part. "Être actrice, c’est être au premier plan. La manière dont je choisis mes films, c’est aussi une façon de lutter ; j’espère, à travers le choix de mes rôles, montrer d’autres formes de féminité, pour que les femmes qui vont au cinéma se sentent un peu plus visibles à l’écran." La question de la représentation des corps dans toute leur diversité lui tient particulièrement à cœur. "J’essaie de ne jamais aborder mes rôles de façon esthétique, mais d’être en mouvement. C’est normal de voir un double menton, du duvet, des plis… Je pense qu’il faut montrer tous les types de corps à l’écran. Tous les styles de féminité, toutes les couleurs de peau."
Mara Taquin est à découvrir dans Sanguine de Marion Le Corroller actuellement à l’affiche. Mais aussi dans le film autour de la résistance belge Le Faux Soir de Michaël R. Roskam qui sortira le 2 décembre. Elle sera également à retrouver dans la série Haemers, réalisée par Delphine Lehericey, prochainement sur RTBF Auvio et La Une.
Dans le reste de la série In… We Trust (Nous croyons en)
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In Isabelle Rey We Trust, le documentaire pour créer du dialogue et éveiller les curiosités
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In Lola Clavreul We Trust, les vécus intimes comme moteurs de lutte
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