Fruit entier ou jus de fruits : une enquête révèle une différence chez ceux qui ont fait un infarctus
Le lien entre consommation de fruits entiers et risque cardiovasculaire est bien documenté. Celui qui concerne les jus de fruits reste beaucoup plus flou. Une équipe américaine a donc comparé la fréquence de consommation de ces deux catégories chez des adultes présentant ou non une maladie cardiovasculaire ou un facteur de risque, à partir d'une enquête de très grande ampleur. Les résultats, publiés dans la revue Current Developments in Nutrition, méritent surtout d'être lus pour ce qu'ils ne permettent pas de conclure.
Un échantillon considérable, une méthode limitée
L'étude exploite les données du Behavioral Risk Factor Surveillance System, un dispositif américain d'enquêtes téléphoniques récurrentes portant sur les maladies chroniques, l'accès aux soins, le recours à la prévention et les comportements à risque.
L'édition 2019 de cette enquête comptait 418 268 adultes. Après exclusions, 371 038 participants ont été retenus pour l'analyse. Un peu plus de la moitié étaient des femmes, et la tranche des 65 ans et plus constituait le groupe d'âge le plus représenté.
Un point de méthode conditionne toute la lecture des résultats : l'enquête mesure une fréquence, et non une quantité. Elle enregistre combien de fois par jour une personne déclare consommer des fruits ou des jus, sans savoir combien elle en consomme à chaque fois.
En moyenne, les participants déclaraient consommer un jus de fruits 0,3 fois par jour et des fruits entiers 1,06 fois par jour.
Cinq situations cardiovasculaires passées au crible
Les chercheurs ont distingué d'un côté les maladies cardiovasculaires établies, de l'autre les facteurs de risque.
Les maladies retenues étaient l'infarctus du myocarde, l'angine de poitrine ou maladie coronarienne, et l'accident vasculaire cérébral. Les facteurs de risque retenus étaient l'hypercholestérolémie et l'hypertension artérielle, toutes deux déclarées par les participants eux-mêmes.
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Les effectifs concernés sont substantiels : 151 983 personnes rapportaient une hypertension et 130 399 un excès de cholestérol. Du côté des événements, 21 603 déclaraient un infarctus, 21 151 une angine de poitrine ou maladie coronarienne, et 16 489 un accident vasculaire cérébral.
Les comparaisons ont ensuite été ajustées sur l'âge, l'origine, le niveau d'études, le statut tabagique et le revenu, afin de neutraliser l'effet de ces caractéristiques.
Les fruits entiers : un écart qui résiste
Avant ajustement, la consommation de fruits entiers était moins fréquente dans les cinq groupes concernés, qu'il s'agisse d'hypertension, d'excès de cholestérol, d'infarctus, de maladie coronarienne ou d'accident vasculaire cérébral.
Après ajustement, l'écart persiste pour quatre d'entre eux : hypertension, hypercholestérolémie, maladie coronarienne et infarctus. Seule la différence observée chez les personnes ayant subi un accident vasculaire cérébral disparaît une fois les autres caractéristiques prises en compte.
Les auteurs soulignent toutefois un point qui tempère l'ensemble : les écarts de fréquence mesurés sont faibles.
Les jus : deux résultats de sens contraire
Le tableau est ici nettement moins cohérent, ce qui constitue en soi une information. Avant ajustement, la consommation de jus de fruit apparaissait plus fréquente chez les personnes souffrant d'hypertension ou ayant subi un infarctus, un accident vasculaire cérébral ou une maladie coronarienne. Elle était en revanche moins fréquente chez celles présentant un excès de cholestérol.
Après ajustement, il ne reste que deux résultats significatifs, et ils vont dans des directions opposées. Les personnes ayant un excès de cholestérol consomment des jus moins souvent, celles ayant fait un infarctus plus souvent. Pour l'hypertension, l'accident vasculaire cérébral et la maladie coronarienne, aucune différence significative ne subsiste.
Deux effets inverses pour deux situations distinctes : difficile d'en tirer une consigne.
Pourquoi ces chiffres ne disent pas que les fruits protègent
C'est le point central, et les auteurs le posent eux-mêmes sans ambiguïté. L'étude est transversale. Elle photographie à un instant donné l'état de santé déclaré et les habitudes alimentaires déclarées, sans aucun suivi dans le temps. Elle ne permet donc pas d'établir si les habitudes alimentaires ont précédé les diagnostics, ou l'inverse.
L'hypothèse inverse est d'ailleurs parfaitement plausible, et les auteurs la mentionnent : la consommation peut avoir changé après le diagnostic. Une personne qui apprend qu'elle a du cholestérol modifie son alimentation, souvent sur conseil médical, ce qui expliquerait par exemple la baisse de consommation de jus dans ce groupe.
À l'inverse, un état de santé dégradé, une perte d'autonomie ou des difficultés de mastication peuvent réduire la consommation de fruits entiers sans que l'alimentation soit en cause dans la maladie. Autrement dit, ce travail décrit une association, pas un effet.
Des limites nombreuses, et assumées
La liste établie par les auteurs est longue, et elle mérite d'être détaillée, car elle conditionne la portée du résultat.
Le caractère transversal de l'étude, qui interdit toute conclusion causale.
Le risque que des participants aient classé des boissons sucrées parmi les jus de fruits, ce qui brouillerait entièrement les résultats sur cette catégorie.
La mesure de la fréquence et non de la quantité consommée.
Un échantillon qui n'est pas représentatif de la population américaine.
L'absence de prise en compte de plusieurs facteurs de mode de vie déterminants : activité physique, indice de masse corporelle, consommation de céréales complètes et de légumes.
L'absence d'évaluation des maladies associées.
L'absence d'analyse du recoupement entre consommateurs de fruits entiers et consommateurs de jus, alors que les deux habitudes peuvent coexister.
À cela s'ajoute une déclaration d'intérêts : l'un des auteurs a signalé être employé par une entreprise du secteur des ingrédients alimentaires et bénéficier d'un soutien financier lié à des frais de scolarité.
Ce qui reste utile dans ce travail
Malgré ces réserves, l'étude apporte deux éléments. Le premier est un constat de santé publique. Aux États-Unis, les recommandations alimentaires fixent l'apport souhaitable à l'équivalent de deux tasses de fruits par jour, soit environ 480 millilitres, pour un régime à 2 000 kilocalories. Les recommandations les plus récentes maintiennent ce repère tout en conseillant de limiter les jus et de les diluer. Or environ 80 % de la population n'atteint pas cet objectif, en consommant moins d'une tasse par jour. Les fruits entiers ne représentent qu'environ la moitié de l'apport total déclaré en fruits.
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Le second est une piste de recherche. Si les personnes en moins bonne santé cardiovasculaire mangent effectivement moins de fruits entiers, la question devient celle des obstacles : coût, accessibilité, état dentaire, perte d'appétit, habitudes installées. Les auteurs appellent à des travaux examinant comment l'état cardiovasculaire influence la consommation de fruits, et quelles stratégies permettraient de l'augmenter.
C'est un renversement intéressant de la question habituelle. Plutôt que de demander si les fruits protègent le cœur, ce travail invite à se demander pourquoi ceux qui en auraient le plus besoin en mangent le moins.
En France, le repère reste celui des recommandations nationales, à savoir au moins cinq portions de fruits et légumes par jour, en privilégiant le fruit entier sur le jus.