En filant 747 jours autour de la Terre à bord de Mir, un cosmonaute russe a littéralement fait un bond dans le futur qu'aucun humain n'a jamais égalé
Un homme plus jeune que son propre jumeau resté sur Terre, sans aucune chirurgie ni mystère ésotérique : voilà ce que raconte l’histoire de Sergueï Avdeïev. Ce cosmonaute russe a passé 747 jours en orbite à bord de la station Mir. Résultat, selon la physique la plus sérieuse qui soit : il serait revenu légèrement plus jeune que prévu.
20 secondes de décalage temporel réel : l’étrange calcul d’Einstein appliqué à l’espace
Commençons par planter le décor scientifique, parce que sans lui, l’histoire d’Avdeïev ressemblerait à une blague de comptoir. Albert Einstein a démontré, avec sa théorie de la relativité restreinte, que le temps ne s’écoule pas de la même façon pour tout le monde. Plus un objet se déplace vite, plus le temps ralentit pour lui, comparé à un observateur immobile.
Sur Terre, cet effet est totalement invisible dans notre quotidien, parce que nos vitesses sont ridicules à l’échelle cosmique. Mais à bord de Mir, Avdeïev filait à environ 27 360 kilomètres par heure. À cette allure, l’effet relativiste devient mesurable, même s’il reste minuscule.
C’est l’astrophysicien J. Richard Gott, de l’université de Princeton, qui a posé le chiffre précis sur cette anecdote devenue culte chez les passionnés d’espace. Selon lui, Avdeïev serait revenu sur Terre environ 0,02 seconde plus jeune que s’il était resté bien sagement chez lui. Vingt millisecondes, c’est dérisoire à l’échelle humaine, mais c’est un record absolu de voyage dans le futur, au sens le plus littéral et le plus scientifiquement valide du terme.
Attention toutefois à ne pas s’emballer façon film de science-fiction. On ne parle pas ici de machine à remonter le temps ni de paradoxe temporel digne d’un scénario hollywoodien. Il s’agit d’un effet physique réel, mesuré, mais totalement imperceptible à l’échelle d’une vie humaine.
Sergueï Avdeïev, l’homme qui a passé plus de deux ans loin de la Terre
Pour comprendre l’ampleur de cette performance, il faut s’intéresser à l’homme derrière le chiffre. Sergueï Avdeïev a cumulé 747 jours, 14 heures et 14 minutes en orbite, répartis sur trois séjours distincts à bord de la station spatiale russe Mir, entre 1992 et 1999. Cela représente plus de deux ans de sa vie passés en apesanteur, loin de sa famille, de la gravité terrestre et de tout ce qui fait notre quotidien.
Ses trois missions portent les noms de Soyouz TM-15, TM-22 et TM-28/TM-29. La dernière, lancée en août 1998 avec Guennadi Padalka et Iouri Batourine à bord, s’est achevée fin août 1999. Entre deux rotations de la station, Avdeïev a aussi multiplié les sorties extravéhiculaires, dix au total, pour un cumul de 41 heures et 59 minutes passées littéralement à l’extérieur de Mir, en scaphandre, dans le vide spatial.
Ramené en kilomètres, son périple donne le tournis. Avdeïev a effectué 11 968 révolutions autour de notre planète, soit environ 515 millions de kilomètres parcourus. Pour donner un ordre d’idée, cela équivaut à plusieurs allers-retours entre la Terre et le Soleil. Ces chiffres, repris dans sa biographie officielle, font de lui l’un des cosmonautes les plus endurants de l’histoire de la conquête spatiale.
Lorsque Mir a été désorbitée volontairement en mars 2001, la presse spécialisée a rappelé qu’Avdeïev détenait alors le record mondial de temps cumulé dans l’espace. Il a quitté le corps des cosmonautes en février 2003, laissant derrière lui un record qui allait rester gravé dans les mémoires bien plus longtemps que prévu.
Pourquoi aucun astronaute n’a battu ce record depuis
Soyons précis, puisque c’est important : le record de dilatation temporelle d’Avdeïev a bel et bien été dépassé, mais pas tout de suite, et pas par n’importe qui. Son compatriote Sergueï Krikaliov a repris ce flambeau particulier en 2005, en cumulant lui aussi plus de temps en orbite au fil de ses missions successives.
Plus récemment, c’est Oleg Kononenko qui a redessiné les classements. En février 2024, Roscosmos annonçait qu’il venait de dépasser les 878 jours et 12 heures cumulés dans l’espace, effaçant au passage le record de Guennadi Padalka, établi en 2015. Kononenko n’en est pas resté là : à son retour sur Terre en septembre 2024, après un séjour de 374 jours d’une seule traite, son compteur personnel affichait 1 111 jours cumulés au total.
Mécaniquement, à vitesse orbitale comparable, cela signifie que Kononenko a lui aussi dépassé Avdeïev en matière de dilatation temporelle, probablement de façon assez nette. Le principe reste strictement le même : plus on cumule de temps à grande vitesse autour de la Terre, plus l’écart avec une personne restée au sol s’accentue, même si cet écart demeure toujours de l’ordre de quelques dizaines de millisecondes.
Si ce record spécifique n’a pas franchement fait la une des journaux généralistes, c’est aussi parce qu’il reste une curiosité scientifique plus qu’un exploit grand public. Contrairement à la durée brute passée dans l’espace, qui parle immédiatement à tout le monde, la dilatation du temps nécessite un calcul physique complexe que seuls quelques spécialistes, comme Richard Gott en son temps, prennent la peine de formaliser et de communiquer.
Au final, l’histoire d’Avdeïev illustre à merveille comment la science peut transformer une prouesse d’endurance physique en véritable expérience de physique fondamentale. Vingt millisecondes ne changeront la vie de personne, mais elles prouvent, de façon très concrète, que les lois d’Einstein s’appliquent aussi aux cosmonautes russes voyageant à bord d’une vieille station soviétique. Et tant que des missions spatiales de longue durée se poursuivront, d’autres records de ce type continueront probablement d’être battus, sans bruit, quelque part au-dessus de nos têtes.