En faisant peindre en blanc les rochers nus d'un sommet des Andes, un inventeur péruvien a littéralement voulu ressusciter un glacier disparu
Quatre hommes, des cruches, une peinture faite maison. Au printemps 2010, à environ 4 750 m d’altitude, ils versent un mélange de chaux, de blanc d’œuf industriel et d’eau sur les rochers sombres du Chalon Sombrero, un glacier disparu de la région d’Ayacucho, au-dessus du village de Licapa. Leur mission : refroidir assez la montagne pour que la glace y revienne, rien de moins.
Le plan prévoyait 70 hectares, répartis sur trois sommets.
Un inventeur sans diplôme, un concours mondial
Le 13 novembre 2009, le jury du Development Marketplace 2009 de la Banque mondiale, présenté comme le concours « 100 idées pour sauver la planète », retient le projet de l’ONG Glaciares Perú d’Eduardo Gold. Son intitulé technique, « Increasing Superficial Albedo », résume la méthode : rendre la roche plus réfléchissante. Il fait partie des 26 lauréats, avec un financement pouvant aller jusqu’à 200 000 dollars, de quoi transformer une intuition de montagne en chantier.
L’albédo mesure la part du rayonnement solaire qu’une surface renvoie au lieu de l’absorber, et la neige fraîche en renvoie bien plus que la roche sombre. C’est le principe d’un tee-shirt blanc qui reste moins chaud qu’un noir en plein été, ou des toits blanchis dans les villes ensoleillées. Gold espère que la roche blanche, en renvoyant le soleil, refroidira le sommet et fera revenir la glace. L’homme est inventeur, pas glaciologue : il n’a aucune formation scientifique.
Quand un glacier recule, il laisse derrière lui de la roche noire qui absorbe la chaleur et accélère la fonte de la glace voisine, une boucle d’auto-aggravation que Gold voudrait inverser. Sa logique : si le sommet reste froid, la neige aura une chance de s’y accrocher, puis de se transformer en glace.
Dans les Andes, un glacier fait office de château d’eau : sa fonte alimente les cours d’eau et les pâturages pendant la saison sèche. Quand il disparaît, c’est tout un équilibre agricole qui se fragilise en contrebas. Licapa, dominé par le Chalon Sombrero, se trouve en première ligne de ce scénario.
Le Chalon Sombrero n’a plus de glace : il n’en reste que des rochers nus. À environ 4 750 m, le chantier se situe à peine sous le sommet du Mont Blanc, qui culmine autour de 4 800 m. Les trois sommets visés se trouvent tous dans la région d’Ayacucho. Le premier chantier, lui, démarre sur le Chalon Sombrero, là où la glace a déjà disparu.
Chaux, blanc d’œuf et cruches : le chantier
La recette ressemble à un badigeon de ferme : de la chaux, du blanc d’œuf industriel et de l’eau. Quatre hommes du village la préparent, puis la versent à la cruche, geste après geste, sur les rochers nus.
En deux semaines, 2 ha sont blanchis, soit près de 3 terrains de football. En septembre 2010, la surface atteint environ 3 ha, un peu plus de 4 terrains. Les 70 hectares visés représenteraient une centaine de terrains, soit 0,7 km² de roche à repeindre. Au rythme observé en 2010, l’objectif demanderait plusieurs années de travail.
Gold l’admet lui-même : la prochaine grosse pluie peut tout effacer.
Subvention tardive, ministre sceptique, glace introuvable
Le calendrier financier surprend. Gold dit ne pas avoir encore reçu l’argent, alors que le chantier tourne depuis le printemps 2010, ce qui signifie que le travail a commencé sans les fonds, du moins d’après son initiateur. La lettre de subvention n’est contresignée que le 4 octobre 2010, après la campagne de septembre.
Dans son propre pays, l’idée ne fait pas l’unanimité. Le ministre péruvien de l’Environnement juge que l’argent serait mieux dépensé ailleurs, et son avis pèse d’autant plus qu’il vise un projet financé par une institution internationale.
Le raisonnement de Gold laisse un point en suspens. Un glacier naît de neige qui s’accumule d’année en année, et le froid n’est qu’une condition parmi d’autres. Peindre la roche agit sur l’absorption de chaleur, pas sur les chutes de neige.
Même si la roche blanche refroidissait son voisinage immédiat, l’effet resterait sans doute local : quelques hectares sur un versant ne changent pas le climat d’une vallée. À 70 hectares, soit 0,7 km², la surface resterait modeste face à l’ampleur d’un massif andin. Une peinture de chaux exposée à la pluie et au gel d’altitude devrait vraisemblablement être refaite régulièrement. Le coût de ce renouvellement n’apparaît dans aucun chiffre connu du projet.
Le bilan chiffré reste mince : quelques hectares blanchis, loin des 70 prévus. Côté financement, jusqu’à 200 000 dollars étaient en jeu, mais le montant réellement versé n’est pas connu.
Aucun retour de glace n’a été mesuré.
Même la surface peinte varie selon les moments : environ 3 ha en septembre 2010, 1,5 ha selon Gold lui-même fin 2011. Pour trancher, il faudrait comparer des zones peintes et des zones laissées nues, en suivant la température de surface et l’épaisseur de neige, un protocole simple que seul un suivi dans la durée rendrait probant.
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