Dans les marais du Yeun Elez dort depuis 1985 un réacteur nucléaire que personne n'a encore réussi à faire disparaître
Au cœur des Monts d’Arrée, sous le ciel souvent bas du Finistère, repose une carcasse de béton et d’acier que personne n’a su faire disparaître depuis quarante ans. Le réacteur de Brennilis, arrêté en 1985, attend toujours son démantèlement complet. Une facture estimée à 482 millions d’euros, vingt fois plus que prévu.
Un réacteur fantôme caché dans les tourbières bretonnes
Le Yeun Elez n’a rien d’un paysage industriel. Cette cuvette tourbeuse d’environ 1 500 hectares, nichée au creux des Monts d’Arrée, abrite aujourd’hui la réserve naturelle nationale du Venec, créée par décret en 1993. Landes humides, tourbières, brumes persistantes : tout ici évoque la nature sauvage, pas l’atome.
Et pourtant, au milieu de ce décor presque irréel, se dresse depuis les années 1960 la centrale de Brennilis. Officiellement baptisée EL4-D, elle portait l’identité technique d’INB 162, un prototype de 70 mégawatts électriques. Sa particularité : un fonctionnement modéré à l’eau lourde et refroidi au CO2, une technologie que la France a rapidement abandonnée au profit des réacteurs à eau pressurisée.
Ce choix technique, presque expérimental, explique en partie pourquoi Brennilis est unique en son genre dans le paysage nucléaire français. Un prototype isolé, sans jumeau, dont la fin de vie n’a jamais suivi de modèle préétabli. Résultat : un site mis à l’arrêt en 1985, mais toujours debout, comme figé dans le temps au milieu des marais.
18 ans de production, un chantier de démantèlement qui dure déjà quarante ans
Brennilis a fonctionné dix-huit ans. Son démantèlement, lui, dépasse déjà largement les quatre décennies, sans qu’une date de fin définitive ait longtemps pu être garantie. Un épisode judiciaire illustre bien cette lenteur : en 2007, le Conseil d’État a annulé un décret de 2006 qui autorisait le démantèlement complet, faute d’enquête publique préalable. Retour à la case départ.
Il aura fallu attendre un nouveau décret, publié en septembre 2023, pour relancer officiellement la procédure et prescrire à EDF le démantèlement complet de l’installation. En novembre 2025, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection a précisé le calendrier : assainissement du génie civil, gestion des sols pollués, démolition des bâtiments, puis réaménagement du site.
Le chantier est entré dans sa phase finale en décembre 2024. La première étape consiste à découper une dizaine de kilomètres de tuyauteries enroulées autour de la cuve, un travail de précision avant que des robots n’interviennent directement sur le cœur du réacteur, trop irradié pour une intervention humaine directe. Selon Stéphane Lelong, directeur du site, les premières découpes de ces circuits devraient démarrer en 2026.
Aujourd’hui, une centaine de personnes travaillent sur ce chantier titanesque, dont trente-cinq salariés directement employés par EDF. Ce chiffre devrait grimper à plus de 140 personnes lorsque l’activité atteindra son pic. EDF vise un retour à un terrain nu et réutilisable à l’horizon 2041, soit près de soixante ans après l’arrêt du réacteur.
Quand la facture explose : 482 millions d’euros pour effacer Brennilis
Démanteler un réacteur nucléaire n’a jamais été une opération bon marché, mais Brennilis illustre à quel point les estimations initiales peuvent être pulvérisées par la réalité du terrain. Selon la Cour des comptes, dans un rapport publié en 2005, le coût total du démantèlement avoisinerait 482 millions d’euros.
Un montant qui donne le vertige quand on le compare à l’estimation initiale de la commission PEON, chargée à l’époque d’évaluer les coûts du programme électronucléaire français. La facture finale représenterait environ vingt fois cette projection d’origine, pour un réacteur qui n’aura produit de l’électricité que pendant dix-huit ans.
Cet écart considérable s’explique en partie par la nature même du site : un prototype unique, sans retour d’expérience standardisé, dont chaque étape du démantèlement doit être inventée ou adaptée. S’ajoutent les procédures judiciaires, les contraintes environnementales liées à la zone humide protégée, et la complexité technique d’une cuve toujours fortement irradiée.
Brennilis n’est donc pas seulement un cas technique. C’est aussi un symbole, souvent cité, du décalage entre les coûts annoncés au lancement d’un programme nucléaire et ceux, bien réels, de son démantèlement.
Dans les années à venir, les grues et les robots continueront de s’activer au milieu des tourbières du Yeun Elez, sous le regard discret des oiseaux de la réserve naturelle du Venec. D’ici 2041, si le calendrier tient, le paysage devrait retrouver son visage originel, sans trace visible du prototype qui aura, pendant près de soixante ans, occupé ce coin reculé de Bretagne.