ce qui les empoisonne n'est ni une usine ni un forage
Dans le nord de l’Alaska, des rivières autrefois cristallines virent au orange rouille, parfois en l’espace d’une seule saison. Selon l’équipe de Jon O’Donnell, du National Park Service, 75 cours d’eau de la chaîne Brooks ont ainsi changé de couleur, avec un pH tombé jusqu’à 2,3. Un niveau d’acidité qui ne pardonne pas aux poissons.
Quand le pergélisol craque, les rivières se mettent à saigner du métal
Pendant des millénaires, le pergélisol a joué un rôle de couvercle géologique. Ce sol gelé en permanence emprisonnait minéraux et métaux lourds, les empêchant tout simplement d’entrer en contact avec l’eau et l’air. Un coffre-fort naturel, en somme, scellé par le grand froid arctique.
Sauf que l’Arctique se réchauffe environ quatre fois plus vite que le reste de la planète. Ce couvercle gelé fond, année après année, et libère ce qu’il retenait prisonnier. C’est exactement ce qu’a documenté l’étude de Jon O’Donnell, publiée en mai 2024 dans la revue Communications Earth & Environment.
Le mécanisme ressemble à une réaction chimique en chaîne. Une fois exposés à l’oxygène, les sulfures minéraux contenus dans le sol s’oxydent et génèrent de l’acide sulfurique. Cet acide attaque à son tour les roches environnantes, dissolvant fer, zinc, nickel et cuivre, qui finissent charriés dans les cours d’eau.
Josh Koch, de l’USGS à Anchorage, rappelle que ce phénomène n’est pas totalement inédit : il existait probablement déjà, de façon ponctuelle et naturelle. Ce qui change aujourd’hui, c’est son échelle. Une équipe USGS et National Park Service, mobilisée depuis 2019, a déjà recensé plus de 70 sites concernés rien que dans la chaîne Brooks.
Un pH de 2,3 : des cours d’eau aussi acides qu’une batterie
Pour donner une idée concrète de cette acidité, le vinaigre blanc que l’on trouve dans nos cuisines affiche un pH compris entre 2 et 3. Certains suintements d’eau souterraine alimentant ces ruisseaux arctiques descendent eux aussi autour de 2, et les mesures les plus extrêmes relevées atteignent 2,3. Autrement dit, ces eaux rivalisent avec les acides domestiques les plus corrosifs.
Ce basculement chimique s’accompagne d’une explosion des concentrations en métaux traces. Une étude parue le 24 septembre 2026 dans AGU Advances a mesuré, sur la Salmon River, des taux de sulfate, de fer et de zinc jusqu’à 70 fois supérieurs à la normale, et ce à plus de cent kilomètres en aval de toute activité minière. Le dégel du pergélisol a donc ouvert, à lui seul, un véritable drainage acide naturel.
Parmi les substances détectées figure le cadmium, retrouvé presque exclusivement sous forme dissoute. Cette forme particulière est rare dans les écosystèmes aquatiques, mais extrêmement toxique pour les organismes aquatiques. Un cocktail chimique redoutable, invisible à l’oeil nu mais parfaitement mesurable dans les prélèvements.
Dans ces eaux rouillées, les ombles n’ont plus aucune chance de survie
La rivière Akillik illustre parfaitement la rapidité du phénomène. En 2017, son eau était encore limpide. Un an plus tard, en 2018, elle avait viré à l’orange, avec une chute du pH et une montée en flèche des métaux dissous. Les conséquences biologiques ont suivi presque immédiatement.
Deux espèces de poissons ont purement et simplement disparu de ce tronçon : les ombles Dolly Varden juvéniles et les chabots visqueux. Les invertébrés aquatiques, qui constituent la base de la chaîne alimentaire, ont également décliné. « Abagael Pruitt, de l’université UC Davis, confirmait en décembre 2025 une perte complète de ces mêmes espèces dans un affluent de l’Akillik, et estimait à plus de 200 le nombre de cours d’eau devenus orange en Alaska ces dernières années. »
Les ombles Dolly Varden et les saumons du Pacifique figurent parmi les espèces les plus sensibles à ces métaux dissous. Leur disparition locale n’est pas qu’une statistique : ces poissons jouent un rôle essentiel dans l’écosystème des parcs nationaux de Kobuk Valley et Gates of the Arctic, ainsi que dans la réserve de Noatak, où plusieurs de ces rivières rouillées ont été recensées.
Ce qui frappe dans ce dossier, c’est la vitesse à laquelle un écosystème peut basculer, en quelques saisons à peine. Le pergélisol arctique, longtemps perçu comme un simple décor figé, se révèle être un acteur chimique actif, capable de transformer des cours d’eau entiers. Les chercheurs continuent de surveiller ces rivières, conscients qu’elles racontent, à leur manière, l’histoire d’un Arctique en train de changer sous nos yeux.